Portrait de maison d’édition – Éditions Exopotamie
Chaque mois, nous vous proposons de (re)découvrir une maison d’édition installée en Nouvelle-Aquitaine, en partenariat avec l’AENA (Association des éditeurs de Nouvelle-Aquitaine). Ce mois-ci, partez à la rencontre des éditions Exopotamie.
Comment décririez-vous l’ADN / l’identité de votre maison d’édition, son histoire et ses valeurs ?
C’est un espace dédié à la création, aux rencontres et à la réflexion. L’image d’une maison est assez intéressante d’ailleurs parce qu’elle peut être tour à tour chaque pièce et en emprunter toutes les fonctions : cuisine, bureau, atelier, cave, laboratoire, salle d’attente ou d’exposition, chambre noire ou salon… un endroit où se retrouvent des personnes, des médiums, des idées et des visions, au service d’une forme de recherche, d’expérimentation.
Et je dirais entité plutôt qu’identité, processus plutôt d’ADN.
Ses valeurs sont l’intensité, l’exigence et la liberté, le vivant et l’instant, le plaisir et la quête de sens, la recherche de sensations. Sa raison d’être et sa volonté sont aussi un geste, une façon d’avancer en cherchant, de poser un regard qui observe et éclaire en même temps, soulève des parts d’ombres, révèle autrement ce qui est déjà là. Et si la poésie en est la source et le livre son jaillissement, les personnes qui en écrivent l’histoire et celles qui la font vivre — la lisent, la partagent et la soutiennent — en sont autant les créatrices que les passeuses. Car c’est avant tout une aventure collective.
Pour ce qui est de l’histoire, c’est une naissance en 2020, 4 collections dont 3 dédiées à la poésie, 18 livres, 16 autrices et auteurs, une vingtaine d’artistes (peintres, photographes et musicien·nes), une éditrice, un comité de poètes, un correcteur, deux imprimeurs, des ambassadrices et un ambassadeur, des libraires et des bibliothécaires et bien sûr, des lectrices et lecteurs.
Pourriez-vous nous parler du processus de découverte et de sélection des textes au sein de votre maison d’édition ? Que recherchez-vous chez un.e auteur.ice ou un manuscrit pour décider de sa publication ?
La découverte d’un texte est toujours un événement : on ouvre une boîte ou une enveloppe et il en sort un éventail de possibilités et de sensations qui vont des plus surprenantes aux plus décevantes, laissant rarement indifférent. Et s’il faut parler de critères, ce qui compte le plus peut-être, avant même la signification, l’habileté et l’intelligence d’un texte, c’est peut-être sa capacité à s’insérer en soi pour provoquer des émotions comme l’excitation ou la joie, de micro-événements qui font s’ouvrir un autre monde dans le monde. Mais il faut pour cela une voix (un ton, un rythme, une langue) et une structure (un fil, une forme) au service d’un ensemble qui tienne la route et nous tienne tout le long. Et peu importe au fond, la personne qui se trouve à l’autre bout du texte, pourvu qu’il y ait un minimum de connivence entre nous et un investissement de sa part pour emmener le livre le plus loin possible.
Quant au processus de sélection, c’est sans doute le même que pour la plupart des maisons : les textes arrivent par mail, par courrier ou par rencontres, en direct ou par recommandation, je fais un premier tri et quand j’ai des doutes, je demande conseil à quelques amis qui m’aident à trancher, mais à raison de 3 à 4 publications par an, la sélection reste très limitée et s’il faut donner une idée des délais, le programme est calé 3 ans à l’avance !

Pourriez-vous nous parler d’une publication récente qui incarne particulièrement la vision éditoriale de votre maison d’édition ?
Le recueil Archives du rêve, composé des poèmes de Julie Anselmini et des images de Jean-Louis Vincendeau (des photographies d’installations et des collages qui évoquent le théâtre d’objets), est le tout dernier livre paru (en mai 2026). Il appartient à la collection « Écumes », qui propose des livres hybrides, nés de la rencontre d’un texte et d’une œuvre visuelle (dessin, peinture, photo…). À l’image de l’écume produite par la chimie entre deux éléments, chaque livre de cette collection fait mousser la matière du langage pour en créer une nouvelle ! J’aurais bien sûr beaucoup de choses à dire de ce dernier ouvrage qui est aussi vivifiant qu’inventif mais je préfère laisser la parole à un lecteur, lui-même poète, qui semble avoir apprécié la foisonnance de ses contrées :
« (...) il joue avec le lecteur et creuse avec beaucoup d’envie et un bonheur certain la vie dans tous le sens, en dépliant la curiosité des objets, des figures, des spectres… (on navigue, si je puis dire, entre Ponge et Valérie Rouzeau !) Et puis l’objet est lui-même très beau, très original (pas si fréquent pour les livres de poésie trop "standardisés"), surprenant dès sa couverture, habilement construit avec ses figures en regard qui déjouent le sens commun. Loin de se complaire dans l’illustration, les articulations entre le texte et l’image sont merveilleusement mobiles, surprenantes, parlantes à bien des égards, avec des variations très musicales et de multiples portées. On s’y perd, un peu, juste comme il faut pour mériter le voyage (lumière, secret, clé…), on s’y retrouve très vite, une fois franchi "le double seuil trompeur", avec toujours l’envie d’aller de l’avant. Et on en partage facilement l’essentiel : "le cœur gorgé de sang d’encre et d’incertitude". » (Didier Cahen).
Pourriez-vous nous parler d’une collaboration récente entre votre maison d’édition et une librairie indépendante qui vous a particulièrement marqué.e ?
Je pourrais en citer plusieurs comme la librairie Caractères à Mont-de-Marsan (l’une des plus dynamiques du réseau aquitain !) où nous avons plusieurs fois été invités à faire des lectures musicales, comme à l’automne dernier pour le festival Pal’arbre, ou l’Autre librairie à Angoulême, qui nous accompagne régulièrement lors de rencontres ou de lectures publiques (la prochaine aura lieu cet été en extérieur dans le cadre du temps fort Les Beaux jours), ou encore la librairie Olympique à Bordeaux, très engagée pour la poésie et qui nous a reçus il y a quelques mois pour la sortie d’un livre, mais j’aimerais profiter de cet espace pour exprimer mon inquiétude face à l’état du monde du livre.
Au-delà des réalités économiques qui empêchent une bonne partie de la population d’acheter des livres, on assiste à un formatage des esprits qui se retrouvent complètement anesthésiés par les écrans, où le matraquage d’informations pousse les gens à s’intéresser aux mêmes choses plutôt que de chercher à réfléchir et à faire des choix par eux-mêmes. Et l’une des conséquences pour ce qu’on appelle « la chaîne du livre » est un enrayement du système qui connaît un ralentissement des ventes d’un côté et une uniformisation du marché de l’autre, avec des librairies et des maisons d’édition dites « indépendantes » qui le sont de moins en moins et ne savent plus comment s’y prendre pour survivre.
Face à l’évolution de la chaîne du livre vers une meilleure prise en compte des enjeux environnementaux, comment votre maison d’édition se positionne-t-elle et/ou que met-elle en place ?
À mon échelle, je ne pense pas avoir beaucoup d’influence sur l’environnement mais je reste quand même attentive à ces questions en limitant par exemple le nombre de tirages pour chaque parution à des quantités raisonnables. Et face aux difficultés actuelles que j’évoquais juste avant, j’essaie de limiter les déplacements et d’organiser des événements dans un périmètre relativement proche, c’est-à-dire principalement en Nouvelle-Aquitaine, sauf exception et en dehors de Paris, bien sûr, où il faut bien mettre les pieds plusieurs fois par an ! Pour le reste, c’est une question de bon sens et de conscience.
Quels sont les projets de votre maison d’édition, comment voyez-vous l’évolution de sa proposition ?
Je lance à l’automne une série de recueils bilingues avec une double parution, l’une de la poétesse anglaise Alice Oswald, et l’autre du chanteur-compositeur américain Troy Von Balthazar, tous deux célèbres dans leur pays pour des raisons très différentes. Ce qui m’intéresse dans ce projet, c’est évidemment tout le travail autour de la langue, celle d’origine et celle que vont devoir trouver les traducteur·ices, également poètes, pour restituer les textes en français, mais aussi toutes les possibilités de mise en scène et de partage que ces livres offriront au public. Il n’est toujours pas facile d’attirer du monde avec la poésie mais je reste convaincue que la musique, qui est une langue universelle, est l’un des moyens les plus adaptés de pousser les gens à prendre le temps de se poser, d’écouter et de ressentir ce que peuvent créer les mots lorsqu’ils sont au service des sens et de la beauté, même la plus obscure.
Sinon, plus globalement, j’espère pouvoir continuer à faire des livres, organiser des rencontres, des lectures, des ateliers, participer à des festivals, des salons et toute sorte d’événements autour de la littérature et de la création, accompagner au maximum les autrices, auteurs et artistes qui me font confiance, et continuer de faire grandir ce projet tant que j’aurai l’énergie et la folie d’y croire.
